LA MÉTHODE PHOTOLANGAGE® AU BANC D’ESSAI ! Alain Sabathié

Alain Sabathié           

Le nouveau programme G2 des stages permis à points a introduit une séquence originale baptisée Photolangage®. De quoi s’agit-il ?

            Photolangage® est une marque déposée qui désigne « une technique de médiation groupale » (sic) inventée en 1965 par deux psychologues, Claire Belisle et Alain Baptiste. Le principe est d’utiliser des photographies pour faciliter la prise de parole et les échanges au sein d’un groupe. De là, on espère une réflexion et un travail personnel sur les représentations dont chacun est porteur. Le premier dossier, destiné à un public non ciblé, est sorti en 1968. La version actuelle destinée à l’éducation routière date de 2016.

            L’outil se présente sous forme d’une élégante jaquette au format dit ‘’royal’’ contenant un livret de 96 pages et une pochette de 48 photos couleur. Le livret (aussi peu pratique à consulter que le ‘’Guide de l’animateur’’, soit dit en passant) donne presque toutes les indications utiles quant au mode d’emploi de la méthode. Les photos sont numérotées et titrées, ce qui permet de les repérer facilement.

            Qui sont les auteurs ? Outre Claude Belisle et Laurence Weber pour la direction, le groupe de travail s’est composé de 9 personnes : Anne Basque, Patricia Brusseaux, Béatrice Ciais Di Benedetto, Renan Cossec, Julien Crépeau, Bernard Dupé, Annabel Gillot, Christelle Montreuil et Tatiana Stawniak.

            La parité ? L’équipe est constituée d’une majorité de femmes. Mais selon Anne Basque (L’Est Républicain du 6 octobre 2016) : « 75 à 80 % des infractionnistes sont des hommes… » Des femmes au secours des hommes mal en point(s), pourquoi pas ?    

            Les compétences professionnelles ? On dénombre 8 psychologues, deux qualifications non précisées (Patricia Brusseaux et Bernard Dupé) et une seule titulaire du BAFM (Tatiana Stawniak). Sachant que les stages permis à points sont obligatoirement animés par un binôme composé d’un BAFM et d’un psychologue, on aurait pu s’attendre à ce que cette parité-là soit respectée. Une mise à l’écart d’autant plus surprenante que quelques-uns parmi les titulaires du BAFM possèdent la double qualification.

            On se demande alors comment et dans quelles condition ce groupe de travail a été constitué. Ce qui pose la question de sa légitimité, et donc de la validité de la méthode qui en découle. Circulez, y a rien à voir : L’INSERR et la DSCR ont soutenu le projet (livret page 7, répété page 9), donc cautionné à l’avance le bébé à naître, désormais officiel et obligatoire. Voilà qui ne va pas apaiser les tensions entre formateurs et psychologues.

            Le procédé n’étonnera pas les professionnels de l’éducation routière. Depuis le ‘’Guide pour la formation des automobilistes’’ et le livret d’apprentissage (1985), ils ont l’habitude de ces injonctions venues d’en-haut (cf. la récente directive sur les trajectoires moto…). La seule réponse possible : faire le dos rond et continuer comme avant en attendant la réforme suivante. Car, même si les réformes sont absurdes ou inefficaces, on ne discute pas avec les apparatchiks. Pour Photolangage®, cela augure mal de la suite.

            À quel moment peut-on utiliser Photolangage® ? La G2 se décline en deux modules : ‘’Vitesse’’ ou ‘’Produits psychoactifs’’. Le choix se fait en fin de première journée, selon le profil des participants. Chaque module se décompose en 4 phases : ‘’Prise de contact, Diagnostic, Analyse des influences, et Ajustement’’. La ‘’Prise de contact’’, occupe généralement la totalité de la première journée(1). La phase ‘’Diagnostic’’ marque l’entame de la seconde journée, elle est subdivisée en trois séquences : ‘’Représentations, Attentes et Auto-évaluation des comportements’’. La première de ces trois séquences donne le choix entre deux outils : les ‘’Trois mots’’ et Photolangage®. Nous y sommes.

            Soulignons ici l’une des particularités de Photolangage® : l’outil peut fonctionner quel que soit le module choisi. ‘’Vitesse’’ ou ‘’Produits psychoactifs’’, ça ne fait aucune différence. L’autre particularité, plus étonnante, c’est que le même outil peut être utilisé aussi bien dans la phase ‘’Diagnostic’’ que dans la phase ‘’Ajustement’’(2). Photolangage®, c’est idéal quand on ne sait pas quoi faire, c’est le couteau suisse de la G2. Méfions-nous des couteaux suisses : ça peut dépanner, mais pour un travail sérieux, rien de mieux qu’un outil dédié.

            Comment doit-on utiliser Photolangage® ? Résumons la page 78 du livret : après avoir présenté la méthode, l’animateur fixe un objectif (liste page 63). Il étale les photos sur une grande table placée au centre de la salle. Puis les stagiaires circulent à la queue-leu-leu autour de la table pour choisir une photo (ils peuvent en choisir deux, d’après le livret page 77, et même plusieurs, si on se fie à la page 80). Cette ou ces photo(s), le stagiaire devra ensuite en faire une présentation orale au reste du groupe.

            Ici, la consigne n’est pas claire (ce n’est pas la seule !) : le stagiaire doit-il garder la photo jusqu’au moment où il va la présenter, ou bien doit-il seulement en noter le numéro ? Dans le premier cas, le premier stagiaire a le choix parmi 48 photos, le deuxième parmi 47 (si le premier n’en a choisi qu’une), le vingtième parmi 29… Ou seulement 27 si les animateurs décident de participer(3). Dans le second cas, au moment de prendre la parole, le stagiaire n’aura plus qu’un vague souvenir de l’image choisie. D’un test inductif, la méthode risque alors de virer au test projectif(4).

            La mise en œuvre de la méthode Photolangage® pose donc quelques problèmes de logistique (salle assez vaste, table centrale assez large ou, à défaut, déménagement des tables et des chaises, va et vient des stagiaires, restitution des photos… etc.). Les animateurs devront donc s’armer d’une bonne dose de motivation et de rigueur avant d’envisager d’utiliser la méthode.

            Sans parler d’un autre problème, la durée de la séquence (c’est la plus longue de toutes) et la gestion du temps qui en découle : 1h30 maximum d’après le ‘’Guide de l’animateur’’ (contre 1 heure pour les ‘’Trois mots’’), mais, d’après le livret page 78, 1h30 à 2h pour les stages permis à points (toujours pleins grâce à internet), et même 2h à 2h30 pour des groupes de 10 à 15 participants… Comprenne qui pourra ! En pratique, comptez au moins 2 heures, et bien plus si vous devez terminer par « l’analyse du travail de groupe » (facultative pour ceux qui ne sont pas assez compétents, livret pages 80 et 83), soit 1/3 du temps imparti pour la seconde journée. Songez aux inévitables répercutions sur la suite du stage (pause hygiénique(5), potentiel d’attention et de motivation des stagiaires, durée des 8 séquences restantes(6)…).

            Passons sur ces détails. Au fond, la seule question qui vaille est de savoir si Photolangage® est une méthode vraiment efficace. La réponse vient en examinant les photos. Ce qui saute aux yeux, c’est l’absence de lien avec la sécurité routière : sur 48 photos, 15 ont une connotation sociale (dans une ambiance plutôt négative : SDF, manifestation de rue, interpellation musclée, etc.), 13 évoquent un joli paysage en pleine nature, 7 montrent un groupe de personnes dans une ambiance festive, et seulement 6 font figurer un véhicule à moteur. En somme, des photos dans l’air du temps, très consensuelles, mais loin du sujet qui nous occupe.

            À l’usage, il s’avère que le choix des stagiaires se porte majoritairement sur des photos bucoliques, souvent les mêmes. Quoi d’étonnant pour des avaleurs de bitume ? Fallait-il tout ce micmac pour entendre les uns et les autres exprimer leur souhait d’aller vivre au grand air ? C’est finalement là que le bât blesse : beaucoup de bla-bla, du temps perdu, des propos d’une banalité affligeante, des vœux pieux et un consensus mou. Bref, un résultat décevant.

            La première version de Photolangage® (gratuite) comprenait une trentaine de photos en noir et blanc, beaucoup moins artistiques mais beaucoup plus suggestives. Certaines de ces photos ont parfois suscité des crises émotionnelles (rarement gérées par les psys, soit dit en passant), mais au moins, on était au cœur du sujet(7). Pourquoi changer ? Renouveler les photos réglait sans doute la délicate question des droits d’auteur…

            La méthode est-elle vouée aux oubliettes ? Poser la question, c’est déjà y répondre. Pour ma part, je l’ai abandonnée et je ne compte plus les animateurs qui en ont fait autant. Surtout qu’en face, il y a les ‘’Trois mots’’ de Christian Lefebvre : y a pas photo ! Et comme le choix des outils doit résulter d’un commun accord entre les deux animateurs, il y a de fortes chances pour qu’à l’avenir, Photolangage® reste dans les tiroirs…

            Photolangage® n’est pas la seule séquence qui pose problème. Face à l’incompétence qui mine le système depuis des lustres, les animateurs ne peuvent compter que sur eux-mêmes. D’une manière plus générale, ceux qui se réclament d’un statut d’indépendant n’ont pas à se comporter comme de gentils petits employés dociles et obéissants. Personne ne peut leur imposer quelque méthode que ce soit : ils ont la liberté de choix des outils et celle de les élaborer eux-mêmes. Conclusion : la G2 est morte, vive la G3 !

                                                                                              Alain Sabathié

(1) La phase ’’Prise de contact’’ devrait normalement ouvrir le stage et se terminer en milieu d’après-midi. Dans les faits, elle est toujours plus ou moins décalée à cause des formalités administratives qui incombent aux animateurs (les animateurs sont d’abord et avant tout des auxiliaires de préfecture, ils ont signé et même payé pour cela, cf. la GTA) : l’accueil des stagiaires, les contrôles d’identité, les encaissements éventuels, la collecte des enveloppes timbrées, des photocopies de permis de conduire et des lettres 48N, le commentaire et les signatures du règlement intérieur, et enfin, la signature de la feuille de présence avec son lot d’aléas (les retardataires, le stagiaire qui n’a pas de stylo, celui qui signe à côté ou pour les 2 jours, celui qui oublie de faire circuler la feuille ou qui renverse sa tasse de café…), etc. Il est rare que tout se passe bien mais si c’est le cas, le stage peut en enfin commencer…

(2) Dans la phase ’’Ajustement’’, il s’agit de la séquence ‘’Stratégies’’, la dernière du stage, mais ce détail n’est pas précisé dans le livret, sans doute parce que l’outil permet de zapper les deux autres séquences de cette phase si le temps vient à manquer, ou si les animateurs sont fatigués… De même, le livret ne précise pas si on peut utiliser Photolangage® deux fois au cours d’un même stage, ou si c’est déconseillé.

(3) Les deux animateurs doivent participer, c’est « fortement recommandé », d’après le livret page 87. Et si un observateur est présent (par exemple le directeur du stage ou un inspecteur venu pour un contrôle), il est souhaitable qu’il participe lui aussi (livret page 60).

(4) Un test inductif a pour objet de confronter le sujet à une réalité, tandis qu’un test projectif vise à stimuler son imaginaire. Le plus connu des tests projectifs, celui de Rorschach, consiste à donner un sens à une forme indéfinie, par exemple une tache d’encre.

 (5) Pour éviter le va-et-vient des stagiaires en cours de séquence. Profitons-en pour signaler que la durée réelle de la pause hygiénique est souvent sous-estimée : elle ne devrait pas être inférieure à 30 minutes. En effet, beaucoup de salles de cours ne disposent que d’un seul WC. Pardon pour ces détails mais, à raison d’une minute par personne (prostatiques, gros besoin ou constipés, s’abstenir), cela fait déjà 22 minutes minimum, auxquelles il faut rajouter les inévitables va-et-vient dans les couloirs, la tasse de café trop chaude, les échanges en aparté qui s’éternisent, la consultation du smart phone et la cigarette obligatoirement fumée à l’extérieur… À noter que dans toutes les formations agréées, la durée des pauses hygiéniques est incluse dans le temps de formation.

(6) Le temps alloué à ces 8 séquences doit obligatoirement inclure celui nécessaire aux formalités administratives de fin de stage : questionnaire de satisfaction, signature des attestations (attention : pas de signatures anticipées, pas de ratures et gare aux erreurs sur le nom, la civilité, l’adresse ou les références du permis de conduire…), sans oublier les réponses aux questions qui taraudent les stagiaires («Les points sont-ils réattribués ce soir à minuit ou demain matin à 0 h ?»), ni le mot de conclusion des animateurs, quand ce n’est pas le directeur du stage lui-même qui vient y mettre son grain de sel… Au total, si tout va bien, on peut estimer à environ 40 minutes le temps à prévoir pour ces formalités. La durée moyenne de chacune des 8 séquences restantes est donc exactement égale à 25 minutes, pas une de plus. Ce problème n’est pas uniquement dû à Photolangage® : le manque de temps – ou plutôt : un programme trop ambitieux –  est l’une des tares congénitales de la G2.

(7) ‘‘La route, les autres et moi’’, 33 photos en noir et blanc format 24 x 16 cm + 1 livret méthodologique + 1 grille d’observation. Gratuit sur demande auprès de la Mission insertion Jeunes de l’Hérault, place Jules Ferry, 34190 Ganges (actuellement en rupture de stock). Attention : cette version est désormais interdite d’utilisation dans les stages permis à points !

            Photolangage® (Comprendre ce que conduire suppose). De la sécurité routière vers l’éducation à une mobilité citoyenne consciente (sic). Sous la direction de Claire Bélisle et Laurence Weber. Livret de 96 pages et pochette de 48 photos en couleur format 24 x 16 cm. Éditions Chronique sociale : 35 €, en vente sur Amazon (www.amazon.fr) ou directement auprès de l’INSERR (www.inserr.fr). À noter que l’INSERR propose également une formation spécifique (payante) à la méthode Photolangage®.

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