L’instrumentalisation…

Un regard instrumenté pour instrumenter le regard

 

Dans le cadre de la formation initiale des animateurs, F Chatenet[1] (2006, 2009) qui propose aux nouveaux animateurs de « Poser un regard instrumenté (fiches, outils, références) sur le normé et le vivant pour dégager ce qui peut avoir une forme émancipatoire de ce qui est plus aliénant et nourrir l’ajustement de stratégies individuelles« , se situe, loin des problématiques du travail où s’insère la conduite automobile, sa pratique et sa formation. Poser « un regard instrumenté » pour « dégager » relève d’un paradoxe: les outils pensés par les experts orientent le regard, s’opposent à une émancipation et instrumentent le regard.

Du coup les professionnels dans l’impossibilité de produire du contexte au sein de leur travail, s’empêchent toutes créations nécessaires aux ressources de leur propre action, et immobilisent l’activité autour des outils, véritables invariants pédagogiques, qui organisent la congélation de l’activité et qui instrument le regard.

Or pour la clinique du travail ce sont les concepts qui orientent le regard et non les outils. Du coup ces outils dit de ‘deuxième génération’ (G2) boycottés, inutilisés ou détournés de leur fonction instrumentale (certains disent être déjà en G3) participent au folklore pédagogique, parce qu’ils ne représentent pas le trait d’union nécessaire au développement du geste professionnel. (Clot, 1999).

 

 

De l’outil à l’instrument.

 

Historiquement les animateurs disposaient d’une « Mallette[2] ». « Mallette » que l’on a vu réutiliser de manière brute dans toutes les autres formations (Entreprise, Seniors, FIMO, FCOS[3], réactualisation des connaissances dans le cadre des établissements d’enseignement de la conduite et de la sécurité routière etc..). Aujourd’hui la recherche scientifique en la matière a remplacé la mallette par les outils.

Sur l’ensemble des nouveaux modules qui n’ont de nouveau que le nom « Il faut bien renouveler le vocabulaire et les clichés qui s’usent ! » (Lefebvre, 1999), le mot pédagogique à quasiment disparu [4]. Au demeurant le mot « outil » apparaît cent quatre vingt cinq fois[5]. L’emploi d’un mot n’est pas neutre et à plus forte raison quand il est répété. A la limite du slogan, il interpelle.

Outil qui entretient sémantiquement des liens avec ustensile et instrument, pourrait faire penser que les professionnels disposent de moyens techniques et psychologiques pour « éviter la réitération de comportements dangereux » (R 223-5 du code de la route) d’une population de conducteurs dite « infractionnistes récidivistes » et corolairement les accidents. Cela relève d’une illusion de simplicité. Si « l’outil » nous renvoie à une orthodoxie des pratiques dans des domaines autres que la pédagogie, il sous-tend une forme de rationalité, de cohérence qui interroge le domaine de la sensibilisation, donc du sensible, mais ne trompe ni un psychologue du travail ni un pédagogue. Ces outils ne sont que le prêt à porter d’une formation dont les collections tombent en désuétude.

L’outil, utilisé comme tel enferme et délimite un schéma de pensée. Il dépersonnalise, s’oppose à une démarche réflexive et restreint l’action personnelle. Or ces outils élaborés par les « experts du travail des autres qui seraient seuls à connaître véritablement ce qu’il en est et ce qui doit en être, seuls à pouvoir percer le secret de l’action efficace » ne sont que le résultat d’une instrumentalisation (Roger, 2007). Cependant pour être utilisable par les professionnels en tant que ressource dans leur activité, l’outil doit devenir un véritable instrument psychologique. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Les outils des « nouveaux modules »[6],  d’aucune ressource,  initiés par la source, sont inutilisables et inutilisés dans les conditions fluctuantes des stages, parce qu’ils ne correspondent à aucune situation particulière. Non discutés, ces outils, élaborés par un système clanique ne sont que l’aboutissement d’une absence de délibérations.

Du coup l’utilisation de ces outils stricto sensu se révèle impossible sauf si de fidèles dithyrambiques, pour être en cohérence avec la foi ou la propagation de la doctrine, s’appliquent à faire fonctionner ce qui ne fonctionne pas. Cela s’appelle du prosélytisme. Dans ce cas l’utilisation de ces outils, véritable « mimétisme de surface qui sonne faux« (Ciccone, 2008) relève du gadget pour les uns, amoindrit la dimension créative de l’acte pédagogique pour les autres, et pour d’autres encore, l’utilisation de ces outils relève d’une tentative de domination à travers un processus de soumission. (Milgram, 1974). Force est de constater que depuis 2004, ces outils ne sont toujours pas utilisés par la majorité des animateurs qui ne se reconnaissent pas dans cette boîte à outils institutionnelle.

La réponse à cette non utilisation est : « C’est parce que les gens sont habitués à faire ça depuis 20 ans qu’ils ne veulent pas s’embêter« [7]. Pour un clinicien du travail cette réponse appelle une autre remarque: C’est justement parce que les gens s’embêtent qu’ils s’habituent. Or dire que l’on s’habitue à faire toujours la même chose ne tient pas. On ne s’habitue pas à faire toujours la même chose, on subvertit. « Les gens ne subissent pas passivement la souffrance générée par les contraintes de l’organisation du travail, quand ils ne peuvent pas la transformer par l’imagination, la ruse, la sublimation » (Molinier, Flottes). L’habitude qui se donne à voir sous la figure de la répétition n’est que la représentante d’un symptôme. Or une répétition qui prend la forme de l’habitude s’interroge différemment que la volonté de ne pas vouloir faire autrement. C’est justement parce qu’ils ne veulent pas être réduits à l’état de bêtes[8], autrement dit s’embêter, qu’ils subvertissent non pas pour s’habituer mais pour se protéger.

 

A suivre…

[1] Chatenet présentation powerpoint aux animateurs des modules deuxième génération ‘produits psychoactifs » et « vitessé » 2006

[2] Mallette du permis à points, mallette BEPECASER, mallette BSR etc.

[3] FIMO (formation initiale minimum obligatoire), FCOS( formation continue obligatoire de sécurité)

[4] Apparaît cinq fois dont étonnement deux fois pour une fonction: celle de coordination.

[5] Les personnes intéressées pourront calculer le niveau d’entropie des nouveaux modules à partir des 153 pages de données pour en extraire des éléments de connaissances et de compréhension, afin de dissiper les incertitudes liés au choix de l’outil [H=-log2P] (Shannon, (1949 )  Lussato (1991.) )

[6] Nouveaux modules INSERR.

[7] Entretien d’une animatrice dont la formation initiale à eu lieu en 2010 à INSERR

[8] Embêter: étymologiquement, de beste, bestia: animal : terme générique pour désigner tout être animé excepté l’homme.

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